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Les employeurs du secteur chorégraphique[1] ont présenté cet été un livret intitulé « ce que peut la danse »[2]. Il synthétise des travaux menés par « une diversité d’acteur·ices du champ chorégraphique ». Les artistes interprètes et les organisations représentatives des salarié·es ont été écarté·es de ces travaux. Pourtant, les rédacteur·ices annoncent représenter « les artistes interprètes » et « les syndicats ». Les employeurs parlent donc à notre place, alors que cela fait plus d’un siècle que les danseurs et danseuses ont choisi de s’organiser collectivement. Le Syndicat français des artistes-interprètes CGT est aujourd’hui la première organisation représentative de salarié·es. Aux élections professionnelles, la CGT obtient 74% dans le champ du subventionné et 80% dans le spectacle vivant privé. Exclure les interprètes et leur syndicat des acteur·ices du secteur est non seulement insultant de la part des employeurs, mais aussi le révélateur d’un vieux monde qui refuse de voir les danseuses et les danseurs comme des adultes.
Gérard Philippe lançait en 1953, « les acteurs ne sont pas des chiens », aujourd’hui ces mots résonnent encore, c’était il y a 73 ans et la danse semble restée dans ce vieux monde. Dans ce monde, les principales qualités attendues des danseur·euses sont la discipline et la docilité. Les interprètes sont réduit·e à des pions, à des machines, on ne leur demande pas de parler, et s’ils doivent le faire, qu’ils et elles le fassent uniquement « au chef de famille », surtout pas entre collègues ou à leur syndicat. Et encore moins si c’est pour parler des niveaux de salaire, des défraiements et des conditions économiques du travail réalisé.
En 2026, il est encore courant qu’on s’adresse aux danseur·euses en disant « les enfants ». Paradoxalement, les créations chorégraphiques reposent de plus en plus sur le concours des interprètes, quand ceux-ci et celles-ci ne fournissent pas la totalité des mouvements. Il est frappant de voir la vitesse à laquelle les chorégraphes oublient qu’ils et elles ont été interprètes. Quitter ce vieux monde pour faire une place d’adulte aux interprètes serait-il trop coûteux ? On veut bien mentionner sur une feuille de salle, au prix d’échanges parfois tendus, « créé en collaboration avec les interprètes », mais les chorégraphes qui partagent réellement les droits d’auteurs se comptent sur les doigts d’une main, et les droits voisins, dus aux interprètes lors des exploitations des enregistrements de leurs prestations, sont plus souvent une exception qu’une règle de base.
Dans ce vieux monde, ça n’est pas seulement le statut d’artiste co-créateur·ice qui est nié. Alors que les salarié·es s’organisent, on ne veut pas les entendre. En matière de VHMSS et de préservation « de l’intégrité physique et mentale des danseur·euses », si des mesures sont parfois prises, il n’y a aucune remise en question systémique.
Voici le schéma : les tutelles apportent un soutien inconditionnel à une direction, et le jour où ça n’est plus tenable, on coupe une tête, on place une nouvelle direction qui aura, à son tour, un soutien inconditionnel des tutelles. En passant on s’excuse auprès des salarié·es pour avoir douté de leur parole. Mais aucune remise en question ne semble possible. On reste dans ce vieux monde où autorité va de pair avec infantilisation des salarié·es.
Pourtant, aujourd’hui, les salarié·es s’organisent. Nous avons des choses à dire sur la manière dont nous voulons travailler, sur les comportements qu’on ne veut plus subir. Nous avons également des choses à dire sur ce que racontent les œuvres que nous interprétons.
Le livret « ce que peut la danse » fait l’éloge de cet art qui « rassemble un nombre considérable de personnes de tous âges et participe de manière privilégiée aux besoins communs de toutes les citoyen·nes et au vivre ensemble ». Oui, la danse peut tout cela. Mais dans ce vieux monde, la danse abîme. Choisir ce métier ne doit plus signifier s’exposer à des violences morales, physiques, des humiliations, des violences sexistes et sexuelles, racistes, de l’emprise, des abus de pouvoir ; le tout dans une précarité exacerbée. Le livret reconnaît que « les dispositifs de prévention et d’accompagnement demeurent insuffisamment structurés », mais si le #MeTooDanse peine à surgir, c’est que ce vieux monde ne veut pas que les interprètes parlent. Les victimes savent que parler leur coûtera très cher. La prévention passe par la libération et l’accueil de la parole. Écarter les danseur·euses de ces réflexions ne va certainement pas dans le bon sens.
Aux danseuses et aux danseurs : enterrons ce vieux monde, organisons-nous collectivement, prenons la parole, prenons toute notre place, intermittent·es, permanent·es, syndiquons-nous, syndiquez-vous !
Aux chorégraphes qui souhaitent rejoindre un syndicat de salarié·es, le SNMS, membre de la fédération CGT spectacle, est votre syndicat.
Aux employeurs du champ chorégraphique : il est plus que temps de rompre avec le paternalisme. Les danseur·euses ne sont ni des machines, ni des enfants. Respectez les cadres d’organisations collectives dont se dotent les danseur·euses. Même si cela implique une diminution de votre pouvoir.
En un mot « ce que peut la danse » ne peut se résumer à ce que veut le patron.
Paris, le 14 septembre 2026
[1] SYNDEAC, en coopération avec l’A-CCN, l’A-CDCN, Lapas et Chorégraphes associé·e·s
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Dancers are not children (nor are they dogs)
This summer, employers in the dance sector presented a booklet entitled « ce que peut la danse » or, « what dance can do ». It synthesizes work carried out by « une diversité d’acteur·ices du champ chorégraphique ». The authors claim to represent « performing artists » and « the unions » yet the performing artists and the worker’s unions were never invited to participate. Even though we, as dancers, have collectively organized for over a century, employers are therefore speaking on our behalf. Today, the SFA CGT is the leading representative organization of employees. In the professional elections, the CGT obtains 74% in the subsidized sector and 80% in the private sector. Excluding the dancers and their union is not only insulting to these groups on the part of employers, but also revealing of an outdated outlook that does not regard dancers as adults.
In 1953 Gérard Philippe wrote, « Actors are not dogs. » 73 years later, his words continue to resonate, reflecting stagnation in the culture of the dance world. The main qualities expected of dancers are discipline and docility; Performers are reduced to pawns or machines. They are not asked to speak, and if they must, they should do so only with the « head of the family, » not with fellow colleagues or within their union, And especially not if it's to discuss salary levels, expenses, and the economic conditions of the work performed.
In 2026, it is still common to address dancers as « les enfants » (kids). And yet, paradoxically, choreographic creations increasingly rely on the participation of performers to contribute movement and research. It is striking how quickly choreographers forget that they were once performers. Would leaving this outdated mindset and treating dancers as adults be too financially costly? Occasionally, there will be a program note stating « created in collaboration with the performers », at the cost of sometimes tense exchanges. And yet the choreographers who actually share the economic benefits of their work via copyrights can be counted on one hand, and the Droits Voisins – a form of intellectual property copyright that is owed to performers for the use of the recordings of their performances – are more often an exception than a rule.
In this old world, it is not only the status of co-creating artists that is denied; while dancers are organizing, they’re not being heard. Regarding VHMSS and preservation of « the physical and mental integrity of the dancers », measures are occasionally taken, but there lacks a greater systemic questioning.
We see a pattern: a board provides unconditional support to a director, and the day that becomes untenable, the board cuts off the head and installs a new director who, in turn, receives unconditional support from the board. Incidentally, the board apologizes to the dancers for having doubted their word, but no questioning of the system seems possible. We remain in this cycle where authority goes hand in hand with the infantilization of the employees.
Yet, today, dancers are organizing. We have opinions about how we want to work and the behaviors we will no longer endure. We also have things to say about what the works we perform convey.
The booklet « ce que peut la danse » praises this art which « brings together a considerable number of people of all ages and plays a key role in addressing the common needs of all citizens and fostering community spirit. » Yes, the dance can do all of that. But in this outdated world, dance hurts. Choosing this profession should no longer mean exposing oneself to moral and physical violence, humiliation, sexist and sexual violence, racism and abuse of power; all in a state of exacerbated precarity. The booklet acknowledges that « prevention and support mechanisms remain insufficiently structured. » But if the #MeTooDance movement is struggling to gain traction, it's because this old world doesn't want dancers to speak out, and victims know that speaking out will cost them dearly. Prevention requires liberation and a welcoming space for people to speak. Excluding dancers from these discussions is certainly not the right approach.
To the dancers: let's bury this old world, let's organize collectively, let's speak out, let's take our rightful place. Let's unionize, join us!!
To choreographers who wish to join a workers union, the SNMS, a member of the CGT Spectacle federation, is your union.
To employers in the field of dance : It is high time to break with paternalism. Dancers are neither machines nor children. Respect the collective organizational structures that dancers establish, even if it means a reduction in your power.
In short « what dance can do » cannot be reduced just to what the boss wants.
Paris, September 14, 2026
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